Variations sur un même thème.

 

Tout est parti d’une question : est-il possible de penser le temps hormis en le vivant ? De là, peut-on imaginer un temps qui ne ressemblerait à aucun autre et qui les contiendrait tous ? Un temps déjà présent dans un en-deçà et un au-delà, dans un espace où l’expérience peut advenir.

 

Transposant ces réflexions sur le temps dans le champ de l’art, je cherche à interroger le rapport de ressemblance, pour dire l’arbitraire du visible en déclarant ses limites par différence dans la répétition, pour mettre les sens – un terme qu'il faut ici entendre à la fois comme sensation et comme signification – au travail et amener à ce que la plasticité de la ténuité présente nous donne à percevoir : poser la réalité comme passage et fonder notre vision sur le temps.

 

Le papier sensibilisé n'est pas un effet de la volonté mais une pure conséquence du phénomène en cours, un passage du temps, une empreinte non produite mais accordée lentement, la circonscription spatiale d'une durée.

 

Chaque œuvre est prise dans une série, qui en varie le principe, l'explore, l'appréhende.

Chaque série prolonge la précédente, affirme une logique, fait signifier une suite comme démarche, forge un concept, où le temps inscrit son empreinte par contact.

 

La répétition n’est plus définie par le changement, mais par la position relative des œuvres, considérées comme des moments, des événements (ce qui arrive, inattendu) riches à la fois d’une identité et de différences.

 

Leur composition s'organise selon un motif pour traiter des rapports entre des surfaces en relief (les pleins) et le fond (le vide), l'horizontale et la verticale, les angles droits, et privilégier l'expression du rythme, un déroulement temporel dans la contemplation de la composition.

 

Il s’agit ici, de regarder chaque moment qui s’offre comme la possibilité de l’expérience d’un temps, d’un toucher, laissant l’effet se répandre et se propager.

 

Le temps s’étire, se fragmente, se disperse, s’évanouit. Il faut se laisser porter par les directions poétiques et mentales que suggère le schéma des lignes ascétiques et contemplatives, comme autant d’ébauche de rythmes, de pulsations.

 

Une nouvelle lecture du temps.

 

C’est alors dans le blanc du papier que se révèlent ou s’exaltent les signes d’un temps, une nouvelle lecture, comme une sorte d’impact sur cette blancheur.

 

Dans le blanc du tableau, dans la ligne et dans ce qui est entre les lignes, il est donné à voir une surface agissante, un rythme venant et repartant à la manière d’une respiration, d'une cadence, d'un tempo.

 

Les lignes s’interrompent, se reprennent, se suspendent, font une pause et repartent, comme autant de plein qui travaille un vide, comme un miroir pour soi, une pierre de rêves à géométrie sacrée, un support de méditation.

 

J’aime cette expérience d’un temps nous demandant de ralentir notre course, voire de nous immobiliser et de faire appel à nos ressentis pour reconsidérer notre perception, écouter le silence, considérer le vide, se défaire des lieux communs, des pensées toutes faites pour accueillir ce temps suspendu, l'expérience du regard haptique à l'épreuve du temps.

C’est pourquoi, j’utilise les papiers dans leur essence première, sans rajout. Tous les gestes du peintre disparaissent au profit de la matière. J’aspire par le dépouillement des moyens utilisés à une communion avec elle, pour lui donner la tâche de nous mener au-delà du monde des apparences, vers un univers qui nous transcende.

Les moments interrogent notre schéma de perception pour revenir à une expérience essentielle du temps, non dans sa quantité, mais dans sa qualité. C’est relancer notre rapport au monde, par une sollicitation imperceptible et néanmoins active de nous-mêmes. Les moments sont une sorte d’instants très courts, comme un souffle, une concentration extrême d’un temps intérieur, inconnu.

Qu’importe le temps passé, pourvu que l’œuvre se charge de ressentis et forge de puissantes révélations. On imagine ce qu’il reste à faire, dans ce temps-là qui nous attends, dans un temps ouvert à la conscience que l’on a de soi-même et de ce qui nous entoure.

                                                                                    Carol Cultot

      Villers le Vaste, 8 Octobre 2015   

 

 

Variation on a theme.

 

All arises from one question: is it possible to think about the time without living it? From there    on, can we imagine a time which would not look like any other, and contains all times? A time already present below and beyond, in a space where experience can happen.

 

 

Transposing these reflections in the field of art, I try to question the relation of resemblance, to express the arbitrary power of the visible by creating its limits in different repetition, to put the senses – a term which has to be understand here as a sensation and a signification- in the work, and bring what the plasticity of finesse shows us: to put reality as a passage and create our vision of time.

 

Time experience opens up a path in a particular relation, both similar but different between a composition, an achromia, a craftsmanship and a format, the latter often in small-size. Those small-size formats are temporal phenomenons converted in spaces.

Sensitized paper is not an effect of willpower but a consequence of the phenomenon undergoing, the passage of time, a mark not produced but slowly being harmonized, a spatial district of time.

Each work is part of a series, in which it modifies the principle, explores it and comprehends it.

Each series extends the previous one, maintains a logical sequence, notifies the following as an approach, creates a concept where the time inscribes its mark by contact.

Repetition is not any longer defined by the change, but by the relative position of the works, regarded as moments, events (which occur, unexpected) rich both of an identity and differences.

 

It is necessary to see each moment as a possibility to experience a time, a touch, letting the effect to spread itself.

Time stretches, breaks up, scatters, faints. One must let himself drift away by poetic and mental directions, suggested by a scheme of contemplative and ascetic lines, as so many sketches of rhythms and beats.

A new reading of time

Then, this is in the white of the paper that signs of time are revealed and exalted, a new reading, like a kind of impact on that whiteness.

In the white of the picture, in the line and between the lines, it is possible to see an active surface, a rhythm coming and leaving like breath, a pace, a tempo.

Lines stop, recover, hang up, have a break and restart, as so many the full working the empty space, like a mirror for oneself, a dream stone with holy geometry, a support of meditation.

I like this experience of a time asking us to slow down our pace, even to immobilize us and call on our feelings to reconsider our perception, to listen to the silence, to consider emptiness, to rid ourselves from commonplaces, pre-made thoughts, but instead to welcome this suspended time, the experience of an haptic look from the test of time.

That is why I use papers in their primary state, without additives. All painter’s gestures disappear in favour of material. By the starkness of means used, I yearn for an harmony with material, in order to leave it the task of bringing us beyond the world of appearences, toward a transcendent univers.

Moments question our way of perception to get back to an essential experience of time, not in its quantity but in its quality. The goal is to revive our relation to the world, by an imperceptible but nonetheless active contact of ourselves.

No matter the time past, as long as the work takes care of our feelings and creates powerful revelations.

We can imagine what is left to do, in that time waiting for us, in a time open to our consciousness that we have of ourselves and that is surrounding us.

                                                                                                                          Carol Cultot

                                                                                                                 October 8th, 2015